3e dimanche de carême B

Kérit

L’image que nous donne Jean, dès le début de son Évangile, n’est pas celle d’un Jésus doux et humble de cœur, mais bien celle d'un Jésus violent. N'expliquons pas trop rapidement cette colère par des abus du commerce du Temple.  Des animaux devaient y être offerts au Temple chaque jour.  Les juifs achetaient sur place l'animal qu'ils devaient offrir.  Cette pratique était aussi ancienne que le Temple lui-même, depuis dix siècles. 

La violence de Jésus se rattache à celle des prophètes. Bien avant lui, les prophètes n'y allaient pas de main morte pour dénoncer les pratiques du temple. Isaïe met ces propos dans la bouche de Dieu : « Je suis rassasié de vos holocaustes de béliers et de la graisse des veaux. N'apportez plus vos offrandes inutiles. C'est pour moi une fumée insupportable. Recherchez plutôt le droit et la justice. » Amos renchérit : « Le sacrifice de vos bêtes grasses, je ne le regarde plus. Écartez de moi le bruit de vos cantiques. Que je n'entende plus la musique de vos harpes. Mais que le droit coule comme l'eau et la justice comme un torrent qui ne tarit pas. »

Les prophètes dénonçaient, et avec quelle vigueur, l'incohérence entre ce qu'on célébrait dans les temples et ce qu'on pratiquait dans la vie quotidienne. 

Mais en réalité le geste énergique de Jésus porte bien plus loin. Il met un terme au rituel des sacrifices. Dans la religion d'Israël, comme dans toutes les religions anciennes, il y avait un lien essentiel entre violence et sacré. 1 Il y a en tout être humain une source de violence, qui l’effraie et qu’il essaie de la canaliser dans des sacrifices où les victimes immolées (dans le Premier Testament, ce sont des animaux) deviennent l'objet symbolique de cette violence.  Dans les sacrifices, l'homme projette sa violence hors de lui-même sur un « bouc émissaire » (le rituel ancien du Kipour), pour pouvoir mener une vie sociale plus ou moins harmonieuse.

En chassant du Temple tout le monde, Jésus montre bien qu'il entend mettre fin à cette religion sacrificielle.  Et les Juifs le comprennent fort bien lorsqu'ils lui demandent ce qui l’autorise à poser un geste plus fort encore que tout ce qu'ont fait les prophètes avant lui.  La réponse de Jésus est elle aussi d'un radicalisme qu’il ne faudrait pas édulcorer :  elle signifie qu'à partir de maintenant l'être humain ne peut plus ritualiser la violence qu'il porte, ne peut plus la projeter rituellement hors de lui-même.  Il doit faire face à cette violence là où elle se trouve : dans son cœur et dans sa vie, qu'elle soit violence infligée ou violence subie.  Le signe qu'une ère nouvelle est commencée lorsque les hommes assassineront Jésus et que, par fidélité à son Père et par amour pour les hommes, il acceptera d'être l'objet de ce meurtre en renonçant à toute forme de représailles.  

Toute sa vie, sur une terre en proie à la violence, est un refus de dominer les hommes, de les effrayer ou de les séduire par des châtiments ou des bienfaits merveilleux. Sa douceur est une violence maîtrisée. Elle révèle le vrai Dieu qui n’est qu’Amour, rendant dépassée la logique des sacrifices. 

C’est en faisant face courageusement à tout ce que nos cœurs peuvent porter de violence, en ne la détruisant pas, mais en la maîtrisant. C’est en acceptant de voir lucidement la pulsion meurtrière qui nous habite quand nous voulons nier l’autre, et aussi en acceptant éventuellement d'être l'objet de la violence des autres, d’être tué plutôt que de tuer par lla lutte non-violente (celle qu'ont vécu durant 3 sècles et demi les martyrs chrétiens), que nous devenons nous aussi « à l’image de Dieu . »

Kérit