Homélies

Bible ouverte

| 4e ordinaire B | 5e ordinaire B |

Quatrième dimanche dans l'année B

28 janvier 2018

Imprimer l'homélie

Autorité dans l’enseignement, autorité sur les esprits mauvais... voilà le maître-mot de ce texte. Mais qu’entendre par « autorité » dans le cas de Jésus ? L’étymologie du mot grec employé dans l’évangile peut nous y aider. « Ex- ousia » signifie « hors de l’être. » Jésus parle à partir de ce qu’il est, de ce qui l’habite au plus profond de lui. Il parle vrai, il parle du cœur de son être, il parle comme il agit, il parle avec autorité. « On était frappé par son enseignement », note saint Marc. Sa parole réveille et secoue.

C’est tout le contraire des prêches habituelles qui bercent, ronronnent et ennuient. Les écoles rabbiniques du temps étudiaient les commentaires de la Bible que les rabbis les plus célèbres avaient faits au cours des siècles. L’enseignement était essentiellement une transmission, une tradition. Le rabbi commençait toujours par la formule : « Rabbi Untel a dit... » Les papes n’en ont-ils pas conservé quelque chose lorsqu’ils appuient leur interprétation par la phrase : « Comme l’a dit notre prédécesseur d’illustre mémoire... »

L’autorité de Jésus est d’une tout autre ordre.Dans la ligne des prophètes, elle se manifeste d’abord par le fait qu’il ne s’abrite pas derrière l’autorité d’autres rabbis. Il parle à partir de sa propre expérience de Dieu. Un de ses auditeurs réagit en cris et vociférations. « Un homme tourmenté par un esprit mauvais », nous dit l’évangile. Osons donc nous identifier à cet homme ! Peut-être que son cri viendra nous rejoindre dans notre souffrance intérieure. Car nous le connaissons bien cet être qui ne trouve plus de paix en lui-même tant il est dominé par les réalités obscures qui l’habitent. Il est comme déchiré entre la partie profonde de lui-même qui ne demande qu’à être aimée et cet esprit mauvais qui le domine et l’isole. Il a perdu son unité intérieure au point que, dans ce morcellement de sa personne, il ne dit plus « je « mais « nous » : « Es-tu venu pour nous perdre ? » Sa prison intérieure est plus dure que celles que bâtissent les hommes. Face à Jésus, il vit une déchirure entre son désir d’être sauvé et la révolte qui le tenaille encore.

Nous le connaissons bien, cet homme, parce qu’il sommeille en nous. Il y a en chacun de nous des démons qui règnent en maîtres. Le fait est là : en chacun de nous, comme dans toute l’humanité, le Mal demeure un terrible mystère et une réalité que nul n’ignore et à laquelle personne n’échappe. Dans le meilleur des cas, nous cherchons à résister à l’ennemi intérieur ; mais souvent nous collaborons. Nous n’avons pas tellement envie d’être libérés : il faudrait prendre des initiatives, faire des choix difficiles, s’engager personnellement, alors que jusqu’à présent, d’autres (nos démons) nous ont dicté la conduite à tenir. Nous sommes complices des forces du mal et nous avons envie de crier, nous aussi, en perdant nos replis sur nous-mêmes et nos fausses sécurités, de devoir payer prix de cette libération : « Es-tu venu pour nous perdre ? » On ne sauve sa vie qu’en la perdant...

Jésus ne se laisse rebuter par les hurlements et les menaces. Derrière les grimaces et les cris, il a déjà reconnu la souffrance d’un enfant bien-aimé de Dieu, d’un frère et l’appel au secours qu’ils cachent. Il récuse la note de toute-puissance qu’évoque l’expression de l’homme tourmenté : « Tu es le Saint, le Saint de Dieu ! » Sa seule puissance, c’est celle de l’amour. Et la force de l’amour ne se déploie que dans la plus radicale humilité. « Silence ! », dit-il... Et c’est désormais dans ce silence que cet homme jadis tourmenté va renaître à la paix intérieure, à la liberté et à la maîtrise de lui-même.

Que cette Parole d’aujourd’hui pénètre en nous. Que la célébration de l’Eucharistie nous rapproche de Jésus. Présentons-lui toutes nos blessures et toutes nos maladies physiques, psychologiques ou spirituelles, et il nous fera accéder à une vie nouvelle et libre.

Haut de page


5e dimanche dans l'année B

4 févriers 2018

Imprimer l'homélie

Le cri de Job est celui de la souffrance innocente. Il blasphème et il adore, il en appelle à Dieu contre Dieu. Il refuse les explications toutes faites du mal et de la souffrance que lui opposent ses amis. Je me rappelle avoir pu aider un papa révolté par la mort accidentelle de son fils de 18 ans en lui disant, alors qu’il exprimait sa révolte contre Dieu : « vivez votre révolte, criez-la. » Dès le lendemain, il venait me retrouver, très douloureux, mais mystérieusement apaisé…

La souffrance reste une énigme et la mort aussi. Il n’y a pas de réponse. Il y a une Présence mystérieuse au cœur du mal, que Job a pressenti et que Jésus est venu partager. Job est la rude question de l’homme déchiré par la souffrance. La réponse de Dieu, c’est la descente du Fils dans l’enfer de la douleur. C’est bien ce que Paul a compris quand, à la suite de Jésus, il veut devenir « le serviteur de tous » et se faire « tout à tous ». C’est d’ailleurs ce dont ont besoin nos contemporains : non pas d’une théologie qui prétend avoir réponse à tout ou d’aménagements  dans l’organisation des paroisses, mais avant tout de témoins qui leur révèlent la présence agissante de Dieu au sein du malheur et de l’injustice.

Job réclamait à cors et à cris une explication à la souffrance. Sur ce point, Jésus ne répond pas. La souffrance n’est pas de l’ordre de l’explicable, elle est de l’ordre du mystère.  Jésus n’a pas répondu par des phrases. Selon le beau mot de Paul Claudel, il n’est pas venu « supprimer le mal, encore moins l’expliquer ; il est venu le remplir de sa présence. Sous l’apparente naïveté du récit de Marc et sous son évidente vivacité, sachons relever la pointe de sa narration : « Il s’approcha et il la releva en lui prenant la main ; la fièvre la quitte et elle se mit à les servir. » Le verbe relever désigne très souvent dans le Nouveau Testament la résurrection des morts. Jésus descend jusqu’aux enfers pour vaincre le mal à sa racine : la mort. Jésus a traversé la mort pour nous donner de la vaincre avec ses propres armes.

Marc alors esquisse le profil de Jésus. Il est d’abord l’homme de la Parole. Il sort de la synagogue de Capharnaüm où il vient de donner un enseignement et il brûle de parcourir « les villages voisins afin que là aussi je proclame la Bonne Nouvelle ». La plus grande richesse d’un homme, la véritable matière première d’une nation, c’est sa formation, son potentiel humain, ses cerveaux, son intelligence. En Jésus, nous avons à grandir aussi dans l’intelligence de la foi et du cœur.

Jésus est aussi l’homme du combat. Il s’agit évidemment du combat spirituel, « plus sanglant que les batailles humaines », disait Arthur Rimbaud, le combat contre l’adversaire redoutable de Dieu et de l’homme, l’esprit du mal qui empêche l’homme d’être en harmonie avec Dieu, avec ses frères, et avec lui-même. « Jésus la prit par la main, et il la fit se lever ». Pour nous sauver, Jésus fait un geste corporel. Chacun des sacrements de l’Eglise est un signe, un contact physique, par lequel passe la grâce qui nous libère de tout mal.

Jésus, enfin, est l’homme de la prière. Quelle lumière sur la vie profonde de Jésus dans ce trait de l’évangéliste : « Au matin, à la nuit noire, Jésus se leva, sortit et s’en alla dans un lieu désert ; là, il priait ». Prière prolongée, privée, nocturne, elle féconde ses paroles et ses actes. Plus un homme va loin en lui-même, plus il augmente le poids de ses dits et de ses gestes. Un homme qui ne prie pas « n’a plus de dedans », disait le philosophe Nicolas Berdiaeff. Jésus est l’homme des profondeurs. Des abîmes du cœur de Dieu, il est sorti pour ramener à la maison paternelle l’homme perdu de souffrance.

Haut de page